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Auteur : Baptiste PASSAL


La vie quotidienne du chrétien ressemble souvent à celle d’un funambule marchant précautionneusement sur la corde raide : légèreté spirituelle et légalisme, amour et vérité, rigueur et indulgence longent cette corde. Pour conserver un équilibre constant, le chrétien devra bien prendre garde à ne pas négliger l’un au profit de l’autre… Ce ne sont là que des exemples, comme chacun peut en tirer de sa marche avec Dieu, et qui concernent aussi les pasteurs, évidemment.

Derrière le titre de cet article se trouve en fait un autre domaine dans lequel tout frère engagé dans le ministère pastoral court le risque d’une dangereuse perte d’équilibre. Servir Christ, l’église ou moi ? Une question qui, de prime abord, semble certainement étrange. Devrait-elle même être posée ? Il nous faut pourtant bien reconnaître que notre réponse à cette question n’est – honnêtement – pas toujours celle qu’il faudrait.

Voici quelques pensées destinées à éclairer les recoins sombres de nos cœurs tortueux… Que dans sa grâce, le Bon Berger veuille nous secourir et empêcher celui qui nous pousse de nous faire tomber (Ps. 118.13).

1ère pensée : l’église…

Le pasteur est souvent très sollicité et on attend beaucoup de lui. Il doit être disponible, dynamique, toujours motivé. On doit le savoir bien occupé, en train de faire des visites, assistant à des réunions ou préparant études bibliques et prédications. D’ailleurs ses prédications doivent mêler force et douceur. On aime être ému en l’entendant prêcher et on mesurera son succès au nombre d’auditeurs et à la force des émotions ressenties. Bref, le pasteur doit veiller à plaire, aux chrétiens d’abord, aux non-croyants ensuite.

Cette formulation est gênante, n’est-ce pas ? Mais elle traduit le risque encouru dans le ministère pastoral. La nécessité de susciter l’adhésion, et la recherche légitime d’unité, de paix et de croissance au sein de l’église peuvent devenir un objectif malsain qui aura pour effet de détourner le serviteur de Dieu du véritable but qu’il est censé poursuivre : être en communion avec le Souverain Pasteur et recevoir de Lui les instructions pour savoir où faire paître le troupeau dont il a la charge.

Souvent tourmenté par ce que je croyais être des impératifs, j’ai lutté pour maintenir en bonne santé cette partie publique et très visible de la tâche pastorale. Cela s’est fait au détriment de la partie privée du ministère, ce domaine que j’ai choisi de faire passer loin derrière les exigences de la sphère publique. J’apprends que là aussi, le Seigneur veut nettoyer et ordonner l’intérieur, afin que l’extérieur porte la marque de sa présence et de sa direction. Nous savons tous que les nombreuses exigences liées au ministère doivent être satisfaites dans une certaine mesure. Mais en les prenant pour mesure de notre succès et de notre obéissance à Christ, nous faisons fausse route.

2ème pensée : moi

Si je suis aussi sensible à la partie publique de mon ministère, la faute n’en revient pas exclusivement aux attentes que l’on a de moi. C’est premièrement MOI qui en suis la cause. N’est-ce pas parce que je crains que l’on me fasse des reproches que j’apporte autant de soin à ce qui est visible ? C’est mon désir d’être approuvé par ma communauté qui me pousse à travailler de manière ostentatoire. Mais qui viendra me demander le temps que j’ai passé à prier secrètement pour l’église, pour ma famille et pour moi-même ? Pas grand monde, pour ne pas dire personne. En revanche, je sentirai nettement la contrariété de celui à qui je n’accorderai pas un rendez-vous sur ce créneau qui lui convient pourtant si bien, créneau que j’ai réservé pour une entrevue avec le Seigneur Jésus-Christ.

Reconnaissons cette lutte : d’une part il est difficile de dire non, mais nous détestons aussi l’idée que notre réputation puisse être entachée. Mais qui suis-je alors en train de servir ? Christ, ou moi ? Mon désir d’avoir un emploi du temps bien rempli, et de ne négliger aucun des aspects du ministère pastoral peut cacher l’idole de mon ego. Je ne m’occupe pas du troupeau de manière désintéressée, mais pour un gain sordide : certes, mon compte en banque n’est pas enrichi de la sorte ; en revanche ma petite personne sera gratifiée d’une réputation de bon pasteur travailleur et zélé aussi retentissante que les trompettes de ceux qui font l’aumône dans Matthieu 6.2-4. C’est du moins ce que j’imagine…

Cette idole que cachent nos cœurs peut aussi être fortifiée par l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes, ou par l’image que les autres ont de nous. Le ministère pastoral est auréolé d’un certain prestige, et la parole (ou la prière) du serviteur de Dieu est assez naturellement reçue comme faisant autorité. Il n’en faut pas plus pour flatter discrètement nos instincts charnels et nous affranchir subtilement du Maître que nous voulons servir.

3ème pensée : Christ

J’apprécie particulièrement la compagnie de certains frères : je sais qu’ils marchent dans une étroite communion avec le Seigneur, et qu’ils dépendent profondément de lui. Comment puis-je le savoir puisque, paradoxalement, ce sont précisément ceux qui ne s’étendent pas sur leur piété et leurs exploits dans le ministère ? Il me semble que la présence du Seigneur Jésus est palpable dans leurs vies. Elle est d’autant plus concrète qu’ils ne parlent pas d’eux-mêmes, mais de ce que Dieu a fait. Ils me font penser, dans une certaine mesure, à l’apôtre Paul qui disait : « Et maintenant, est-ce la faveur des hommes que je désire, ou celle de Dieu ? Est-ce que je cherche à plaire aux hommes ? Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Christ » (Gal. 1.10).

Il s’agit de ceux qui, au milieu d’une société qui cherche à accaparer nos esprits par d’innombrables sollicitations, attachent la plus grande importance à la partie invisible, privée, intime de leur vie spirituelle. Le ministère pastoral a ceci de commun avec notre société qu’il attire notre attention sur de nombreux besoins. Ceux-ci sont souvent en rapport direct avec la Bible, d’où notre propension à y accorder notre intérêt et notre énergie. Pourtant, aussi louable que cela puisse être, rien ne remplacera jamais un cœur soumis au Seigneur Jésus-Christ, pétri par le temps passé avec lui. Tout en passant des heures à étudier la Bible, nous pouvons davantage ressembler à Marthe qu’à Marie, ne cherchant dans la Parole que ce qui est destiné au service, et non ce que le Seigneur lui-même veut nous dire. J’ai besoin d’entendre sa voix et Il veut entendre la mienne…

« Dis-moi, ô toi que mon cœur aime, où tu fais paître tes brebis… ? » (Cant. 1.7)
« Fais-moi voir ta figure, fais-moi entendre ta voix ; car ta voix est douce, et ta figure est agréable » (Cant. 2.14)
« Parle, car ton serviteur écoute » (1 Sam. 3.10)
« Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée » (Lc. 10.42)